Le volcan de boue de Java et Kracatoa

Un monstre de boue

Indonésie |


Sidoarjo | 08.06.2011 | 22:14

 

La digue, immense, court à perte de vue. Elle se dresse sur des kilomètres, comme l’enceinte d’une ville médiévale, avec ses murs épais, capables de résister à l’envahisseur. Mais à Sidoarjo, le danger ne vient pas de l’extérieur. Dans cette province de l’est de Java, l’ennemi, c’est la boue, qui n’en finit pas de sortir du ventre de la terre, qu’il faut contenir à tout prix. L’éruption a eu lieu le 29 mai 2006. Ce jour-là, le sol s’est ouvert pour laisser passer une épaisse fumée blanche, avant de vomir plusieurs tonnes d’une vase noirâtre et nauséabonde. Depuis, l’écoulement n’a jamais cessé, formant un lac de boue de 800 hectares. En cinq ans, cinq villages ont été engloutis et 50 000 personnes ont été forcées de tout quitter du jour au lendemain.

Aujourd’hui, Sholik tourne en rond. Sa fabrique de meubles en rotin est là, quelques mètres en contrebas, mais impossible de s’en approcher. Reprendre sa place d’ouvrier, il n’y pense même pas. Du bâtiment, on ne distingue plus que le toit. Le reste a disparu, enseveli sous une masse informe et grisâtre qui recouvre tout sur son passage et que les Indonésiens appellent lumpur. Pour quelques pièces de monnaie, le nouveau métier de Sholik consiste à faire grimper les touristes sur le siège passager de son scooter, une visite guidée des ravages de la coulée de boue depuis le haut de la digue.

Dans ses bons jours, il leur fait même son tour favori: prendre une pierre à ses pieds, puis la lancer au beau milieu du marécage, où elle tombe avec un bruit sourd, avant de disparaître, happée dans les profondeurs de l’amas visqueux. «Le coin est devenu une attraction pour beaucoup de gens de la région, et même des touristes occidentaux», souffle-t-il comme pour se justifier. Dans son dos, deux ingénieurs en blouse grise, bottés et casqués, poursuivent leur tournée d’inspection et de prélèvements. Il y a dix jours, une nouvelle faille a été détectée sur la face nord du rempart. Plusieurs fois par an, la construction se disloque et cède sous la pression de la boue.

Les autorités impuissantes

Les autorités s’avouent impuissantes. Ahmad Kusairi, porte-parole du BPLS, l’agence gouvernementale chargée de contenir l’éruption, résume tranquillement la situation entre deux bouchées de riz sauté: «On ne fait rien pour arrêter la propagation de la boue, on ne sait pas comment faire et on n’a pas les moyens. On peut seulement contenir les bulles de gaz. Et encore, cela devient de plus en plus dangereux, on n’arrive plus à empêcher les bulles de sortir à l’extérieur de la digue. Elle s’écroule de toutes parts, et le sol devient de plus en plus fragile.»

Pak Isryad montre, à quelques centaines de mètres de là, l’emplacement qu’occupait sa rizière avant la catastrophe. Le terrain a beau être à l’écart du cratère, plus rien n’y pousse, à part des herbes folles. La fange, qui comprend des métaux lourds, rend les cultures impossibles. «J’ai essayé de refaire une récolte, mais les feuilles deviennent jaunes et le riz sèche à toute vitesse», raconte avec amertume ce paysan qui a dû se reconvertir dans l’élevage de criquets. Il gagne désormais l’équivalent de 90 fr. par mois, contre 160 auparavant. «Si j’avais les moyens, je recommencerais une nouvelle vie ailleurs, pour la santé de mes enfants. Je sais qu’ils vont être affectés.»

Nombreux cas de cancers

Les bulles de gaz qui s’échappent du cratère, des résidus de méthane, de dioxyde de carbone et d’hydrocarbures ont déjà prouvé leur caractère toxique. «Le gaz contient des doses massives d’hydrocarbures. Le taux normalement autorisé est de 0, 24 ppm (parties par million). Ici, les relevés montrent que l’on dépasse les 55 000 ppm, s’inquiète Catur, responsable de l’ONG Walih, qui vient en aide aux sinistrés. Dans le seul village de Tanggulangi, on a recensé 15 480 habitants souffrant d’infections respiratoires.»

Plusieurs cas de cancer sont par ailleurs apparus ces derniers mois dans les environs. Difficile pour les habitants de ne pas y voir un rapport direct avec la propagation de la boue dans les villages. Assis à même le sol de sa masure envahie par de forts relents de gaz, Uslik Hariati, 42 ans, détaille avec calme le calvaire de ses proches. «C’est difficile de respirer chez moi. Mon fils de 6 ans, Julian, était tout le temps malade. Il est mort il y a quatre jours, d’une infection au cerveau. J’ai aussi perdu ma femme il y a un mois, d’une leucémie. Pour payer les séances de chimiothérapie, j’ai dû prendre des crédits et vendre mes meubles. Rien de tout cela ne serait arrivé sans la boue.»

Initiatives délirantes

Il y a aussi les idées folles du BPLS. Pour évacuer les 40 000 mètres cubes de liquide qui continuent de se répandre chaque jour, les autorités ont mis en place une déviation: d’énormes tuyaux courent à travers le sol depuis le volcan et déversent le surplus de vase dans la rivière Porong, toute proche. La manipulation a déjà pratiquement comblé le lit du cours d’eau. La célèbre crevette-tigre de Sidoarjo, qui faisait la fierté des éleveurs, ne s’en est pas relevée. «Le poisson a commencé à mourir en 2007, se désole Budiono, un ancien pêcheur. Avec l’eau de pluie, on pourrait s’en sortir, mais à chaque fois qu’ils versent de la boue, la qualité de l’eau baisse en flèche. Et en plus, ils ne nous préviennent pas.»

Pas d’avertissement non plus quand le BPLS a bricolé un autre plan de secours, visant à conforter les victimes. Cette fois, il s’agissait de raccorder directement les cuisinières de certains foyers aux émanations gazeuses repérées dans les fissures des logements. Le tout, pour faire économiser de l’argent aux familles, qui n’avaient plus à payer de gaz. Dans trois maisons différentes, le dispositif a explosé. Ibu Purwaningsih, brûlée à 70%, ne peut plus bouger de son lit et dépend entièrement de son fils Debi, lui aussi atteint par les flammes en portant secours à sa mère. «Le BPLS a payé les soins les deux premiers mois, et le reste, c’est de ma poche. On a mis la maison en hypothèque et fait des emprunts à la famille. Je fais les pansements moi-même, je ne peux pas faire autrement», indique cette cinquantenaire au regard triste en grattant convulsivement les plaques qui recouvrent ses bras.

Encore 80 ans de coulées?

Partout, à l’extérieur de la digue, dans un rayon de 8 kilomètres autour du volcan, des lézardes apparaissent au fronton des bâtisses. Chez les habitants, dans les écoles, les mosquées, les mairies, le sol devient trop meuble, les fondations s’affaissent. Paring Waluyo, qui coordonne la contestation des villageois de la région, sourit. «Le gouvernement n’a jamais fait de statistiques, jamais de plan de prévention global. Sauf un. Le vice-président du district a organisé un concours dans tout le pays auprès des chamans pour résoudre les problèmes de façon magique.»

Selon les prévisions d’un panel de géologues réunis cette semaine dans la ville indonésienne de Surabaya, l’éruption du volcan pourrait encore durer 80 ans.

 

http://www.tdg.ch/monstre-boue-2011-06-08

 


Indonésie: le volcan de boue bientôt site touristique ? 29.03.10 - 11:44 Une région industrielle de l'île de Java, dévastée par une spectaculaire éruption de boue visqueuse depuis près de quatre ans, pourrait devenir une attraction touristique, a estime le président indonésien. Susilo Bambang Yudhoyono a effectué lundi une rare visite sur les lieux de cette catastrophe unique au monde qui a entraîné l'évacuation de plus de 40 000 personnes depuis mai 2006 près de la ville de Sidoarjo. Il a constaté que l'immense "lac" de 800 hectares continuait de s'étendre autour du "volcan de boue" qui crache en permanence un champignon de fumée blanche. Le liquide épais, bouillant et nauséabond a déjà tué douze personnes et recouvert une douzaine de villages, des usines, une autoroute et une voie ferrée. "Avec des aménagements et un bon projet, nous pourrions donner une utilité à ce site", notamment "en le transformant en site d'attraction géologique pour les touristes", a déclaré Susilo Bambang Yudhoyono. "Il est important de trouver une solution à long terme pour l'intérêt de la population locale". L'éruption pourrrait durer des dizaines d'années Mais pour l'un des habitants ayant perdu son logement, Ipung Nizar, 30 ans, "plutôt que de penser à attirer les touristes, les autorités feraient mieux d'accélérer les indemnisations et de trouver un moyen pour stopper l'éruption" qui pourrait encore durer des dizaines d'années. De nombreux scientifiques estiment que la catastrophe a été provoquée par un forage exploratoire de gaz effectué par une société indonésienne. Mais cette dernière, Lapindo Brantas, qui appartient à l'un des hommes les plus riches du pays, Aburizal Bakrie, affirme qu'elle est liée à un tremblement de terre survenu deux jours plus tôt dans le centre de Java. Elle a cependant accepté de verser 380 millions de dollars de compensation à quelque 10 000 familles. AFP Crédit photo : AFP - De la fumée blanche s'échappe du "volcan de boue" près de la ville de Sidoarjo, dans l'est de Java, le 26 mai 2009



Reportage

Le pillage bat son plein sur l'archipel de Krakatoa, en Indonésie

 

Djakarta Correspondance

A une heure et demie de bateau du littoral ouest de l'île de Java, en Indonésie, l'archipel de Krakatoa attire des milliers de touristes, curieux d'observer les cratères de Perbuatan, Rakata, Danan ou d'Anak Krakatoa, les volcans parmi les plus actifs de la planète. Le site, classé au Patrimoine mondial de l'Unesco en 1990, est une réserve naturelle, propriété du parc national d'Ujung Kulon.
Formidable laboratoire de recherches pour les scientifiques qui y étudient l'éruption du 27 août 1883, la zone fait depuis quelques mois l'objet d'un curieux trafic. L'archipel de Krakatoa est devenu la cible des voleurs de sable. Si l'Indonésie a interdit son exportation en 2007, la contrebande de ce matériau fait rage dans le détroit de la Sonde. Sur les plages, bulldozers et engins de pompage travaillent sans relâche. Les chargements se font de nuit, afin de ne pas éveiller les soupçons. Sur Anak Krakatoa, l'activité minière a commencé bien que le volcan menaçait de se réveiller. L'île devait subir des aménagements censés "minimiser les effets d'une éruption". On prévoyait donc de creuser des tranchées afin de canaliser les éventuels flots de lave.

Pour l'association indonésienne des Amis de la Terre (Walhi), ces travaux n'auraient été qu'un prétexte pour extraire illégalement du sable. "L'entreprise qui est intervenue n'a pas cherché à atténuer les risques d'une catastrophe, mais seulement à prendre le sable de l'île. On est pourtant ici dans une réserve protégée", explique Hendrawan, son directeur pour la province de Lampung.

Même constat de la part des pêcheurs locaux, intrigués de croiser des bateaux remplis de graviers. "Les exportations de sable se sont poursuivies malgré l'interdiction. Elles sont l'oeuvre de pirates ou liées à des faits de corruption", dénonce Riza Damanik, le secrétaire général de Kiara, Coalition pour la pêche et la justice.

Iles englouties

Partisan de préserver l'écosystème des 17 000 îles indonésiennes, dont 11 000 sont inhabitées, il préconise un renforcement de la réglementation. "La situation doit être clarifiée car certaines administrations locales continuent de délivrer des permis d'exploitation minière. Nous tentons aussi de faire annuler une loi, vieille de soixante ans, qui permet à des investisseurs privés d'obtenir des concessions pour développer l'industrie du sable, du tourisme ou de l'aquaculture", souligne-t-il.

Les conséquences de ces campagnes de dragage sauvage sont déjà visibles dans l'archipel. Sur terre, l'affaissement de certaines plages a provoqué une montée du niveau de l'eau, entraînant l'érosion du littoral. Plusieurs îles ont déjà été rayées de la carte, en raison d'une trop grande activité minière.

A Bornéo, un chapelet d'îles ne dépassant pas les cinquante hectares de superficie, a été englouti. Sur l'île de Lereh à Sumatra, l'extraction intensive du sable a précipité son immersion. Une vingtaine d'îles ont ainsi disparu depuis 2004 en Indonésie, selon le ministère de la mer et de la pêche.

D'après M. Damanik, l'archipel de Riau, situé dans le détroit de Malacca, est aussi dans la ligne de mire des contrebandiers du sable. "D'après nos études, une trentaine d'îles et de bandes côtières de Riau ont été dégradées par l'activité minière et sont aujourd'hui menacées de disparition. A certains endroits de l'archipel, l'érosion atteint parfois cinq à dix mètres par an", note-t-il

En mer, les pêcheurs se plaignent de la pollution provoquée par les stations d'extraction. Le rejet de débris et de déchets en tous genres a vite troublé les fonds marins. Résultat, certaines espèces de poissons se font rares dans les filets. "La qualité de l'eau est devenue mauvaise à cause des particules en suspension et des outils utilisés pour les forages. Des pêcheurs ont perdu jusqu'à 80 % de leur activité."

Sur ces terres fertiles arrosées de cendres à chaque éruption, les habitants des îles proches de Krakatoa ne veulent pas voir disparaître leur archipel. Offensés qu'on puisse piller leur sol, atout majeur pour le tourisme et l'économie, ils se sont habitués à vivre à côté des volcans.

Arnaud Guiguitant

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